Synthèse n°93
La relance de la dynamique européenne dans les balkans occidentaux
La relance de la dynamique européenne dans les balkans occidentaux
02/06/2003
L'Europe assume l'essentiel du leadership en faveur de la stabilisation de la région. Elle intervient pour les questions de politiques étrangères des Etats des Balkans occidentaux ainsi qu'au niveau de leurs transformations institutionnelles, étatiques et économiques. Cette implication de plus en plus large est fondée sur l'avenir européen de ces Etats.
Les meilleurs alliés des Européens dans la région sont les forces réformatrices au pouvoir dont le projet d'intégration est au cœur de l'engagement politique. La position des réformateurs reste toutefois encore fragile.
Ces derniers sont contestés dans la mesure où, dans un climat économique et social très dégradé, ils « imposent », au nom de l'Europe, des décisions qui vont à l'encontre des aspirations nationalistes défendues par les courants populistes dans la région. L'accaparement possible du pouvoir par ces forces politiques, dont l'identité se construit contre les valeurs de l'Europe, représente une menace qui n'est toujours pas levée. Il est important d'œuvrer en faveur d'une réconciliation entre les aspirations nationales et les perspectives européennes.
Le sommet de Thessalonique pourrait être l'occasion de réitérer le message selon lequel la cohérence européenne a besoin des Balkans occidentaux. Dès 2004, les Balkans occidentaux auront une frontière commune avec l'Union européenne, et ils seront totalement enclavés en son sein en 2007 avec l'adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie.
Plusieurs évolutions qui mériteraient d'être valorisées s'inscrivent dans une perspective européenne.
1 - La Grèce constitue aujourd'hui une courroie d'entraînement. Elle est un bon exemple du dépassement de l'acception balkanique traditionnelle de l'identité nationale et de la capacité, à travers le projet européen, d'en finir avec le repli ethnique, territorial et religieux qui a longtemps marqué les relations d'Athènes avec la région. Elle affirme désormais avec sérénité sa double identité européenne et balkanique, notamment en faveur d'un processus de réconciliation régionale.
2 - En Macédoine, le succès, encore fragile, des accords d'Ohrid et de son processus, indique que l'Europe peut exporter sa culture du compromis sur de nouveaux rapports contractuels entre les communautés ethniques de la région.
3 - La candidature croate à l'Union Européenne présentée en février dernier a été bien accueillie par l'ensemble des Etats-membres. Zagreb pourrait rejoindre l'Union européenne en même temps que la Bulgarie et la Roumanie en 2007. La Croatie peut devenir la "locomotive européenne", en termes d'adhésion, avec un effet d'entraînement européen bénéfique pour les autres Etats issus de l'ancienne Yougoslavie, comme le reconnaissent d'ailleurs les dirigeants des pays voisins, notamment les réformateurs en Serbie.
4 - De façon inattendue, l'assassinat de Zoran Djindjic, par le sursaut national qu'il entraîne, profite à la relance d'une dynamique réformatrice de la Serbie et Monténégro favorable aux intérêts européens. L'accélération des changements proposée par le gouvernement a été clairement perçue par la société civile comme une façon de renouer avec les aspirations d'octobre 2000 lors de la chute de Milosevic: l'adoption de la démocratie et des valeurs européennes en Serbie.
Il est à noter que les Etats-Unis ont pris la mesure des transformations en Serbie. Ils escomptent sur l'équipe des réformateurs, pour faire de Belgrade un nouveau point d'appui atlantiste dans la configuration européenne.
L'admission de la Serbie-et-Monténégro au Conseil de l'Europe a représenté un encouragement dans la perspective d'un rapprochement européen, elle a aussi été l'occasion pour les dirigeants de Belgrade de souligner que le chemin vers l'Europe s'accompagne d'obligations comme la relance de la coopération avec le TPIY, la transformation des institutions encore gangrenées par l'héritage Milosevic et le renforcement de l'Union Serbie-et-Monténégro.
5 - Une amélioration des liens entre Belgrade et Podgorica est enfin envisageable, la nouvelle équipe à Belgrade semblant être en mesure d'établir des relations de confiance avec Podgorica et le Monténégro comprenant que l'union avec la Serbie constitue la conditionnalité de son accès à l'Europe. La viabilité de cette union inscrirait ainsi le succès de la diplomatie européenne dans la durée.
6 - Surtout, cette réussite pourrait permettre également d'encadrer les aspirations au dialogue de l'équipe dirigeante de Belgrade et des forces politiques à Pristina sur la question du statut final du Kosovo dans une perspective européenne. La maîtrise du dialogue qui s'exprime localement sur ce dossier doit conduire à intégrer la question statutaire de cette entité dans un processus lié aux évolutions régionales parrainées par l'Europe (mise en place d'une union rénovée Serbie-monténégro, processus d'Ohrid en Macédoine etc...) et fondées sur des souverainetés conditionnelles et partagées.
Il faut exclure une logique de partition sur laquelle Serbes et Albanais pourraient s'entendre. Elle remettrait en cause l'ordre régional des Balkans occidentaux établi sur le respect de l'internationalisation des frontières administratives. Elle relancerait les tentatives de recoupement entre les réalités ethniques et territoriales, susceptibles d'engendrer de nouveaux conflits. Il faut éviter également tout débat qui aboutirait à l'indépendance inconditionnelle du Kosovo. Il susciterait la relance de la fragmentation, notamment en direction du Monténégro et de la Macédoine.
Ces dynamiques des Balkans occidentaux que nous avons relevées constituent un enjeu important pour l'Europe. Elles permettront d'éviter que le processus de stabilisation inachevé et contesté ne s'enlise dans une logique de protectorat qui conduirait à pérenniser une exception balkanique sur le continent, une enclave certes sécurisée mais sans perspective de normalisation. L'Europe peut contribuer à établir une meilleure articulation dans la région entre les aspirations nationales, les questions statutaires et les différentes étapes du rapprochement européen.
Enfin, Il faut rassurer nos partenaires balkaniques sur le caractère inéluctable de leur intégration en Europe, éviter toute proposition pouvant être interprétée comme un renforcement des conditionnalités de pré-adhésion pour les Balkans occidentaux. Les frustrations que cette situation pourrait engendrer, outre le regain de populisme attendu, un renforcement du camp de ceux qui considèrent localement que le choix atlantiste est une alternative aux perspectives européennes
Directeur de la publication : Pascale JOANNIN
ISSN 2402-614X